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La réduction de la dépendance de l’Union Européenne en matière d’importation
de protéines végétales constitue un enjeu de société majeur, dont bon nombre
de responsables politiques reconnaissent l’urgence et la nécessité. Le déficit est à l’heure actuelle de 19 millions de tonnes de protéines végétales.
Cette situation
a été aggravée par l’interdiction des Farines de Viande et d’Os, génératrice d’un
déficit de 2 millions de tonnes supplémentaires. L’auto-approvisionnement de l’Union
Européenne est ainsi tombé à 23% ce qui place les pays membres dans une situation
de grande vulnérabilité.
La plupart des protéines importées proviennent d’Amérique
du Nord, d’Argentine et du Brésil sous forme de tourteaux de soja, dont la majorité
est génétiquement modifiée. Les éleveurs de l’Union Européenne pourraient
donc subir les contrecoups d’un aléa climatique entraînant de mauvaises récoltes
ou d’une soudaine hausse des prix. |
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Cette situation est également alarmante au
regard des exigences croissantes des
consommateurs en matière de sécurité
des produits alimentaires : contrairement
aux producteurs agricoles européens,
il est difficile d’imposer des conditions de
production ou des cahiers des charges
précis à leurs homologues américains,
brésiliens ou argentins.
Les causes historiques de ce déficit sont
connues. L’étape initiale est le Dillon
round, en 1962, dans le cadre duquel un
Etats-Unis restreignent leurs exportations
de soja à destination de l’Europe. L’un des
objectifs de la PAC, la sécurité des approvisionnements,
se trouve remis en cause.Un plan protéines est donc mis en oeuvre
pour combler les carences de l’Union
Européenne : des politiques incitatives
permettent de développer la production
d’oléagineux et de protéagineux, avec
la mise en place de trois OCM :
oléagineux, protéagineux et fourrages
séchés. Le déficit est passé de 85% en 1974
à 63% en 1991. Mais, après cette date, les
surfaces d’oléagineux ont sensiblement
régressé, notamment à la suite des
accords de Blair House, qui ont limité
à 5 millions d’hectares les surfaces
cultivables en oléagineux.
Les professionnels du secteur ont
demandé à plusieurs reprises un rééquilibrage
du règlement grandes cultures
pour les protéagineux et les fourrages
déshydratés, qui ne sont pas concernés
par ces accords. Avec la communication de
la Commission Européenne de mars 2001
sur les options pour la promotion de la
culture des protéines végétales dans
l’Union Européenne, leurs attentes ont été déçues. Les auteurs de ce texte ont justifié
leur position en se basant sur une
réflexion comptable entre les coûts de
soutien par rapport au coût du marché
mondial de soja, pour conclure qu’il n’était
pas opportun d’augmenter la production
de matières riches en protéines.
Cette ligne directrice - le recours au
marché mondial comme unique solution
au déficit de la production européenne
- demeure à ce jour inchangée. En dépit
des recommandations tour à tour exprimées par le Parlement Européen,
le Comité Européen des Régions et le
Comité Economique et Social, les pays
producteurs de tourteaux de soja,
« produit de substitution parfaitement
adapté » selon les termes utilisés par
la Commission Européenne, sont chargés
d’approvisionner les éleveurs européens
en protéines végétales.
Dans ce contexte, il faut rappeler que la
production de luzerne déshydratée
constitue une option d’approvisionnement
pour ces éleveurs, qui permet une certaine
diversité dans le choix qui s’offre à eux.
La luzerne déshydratée est un secteur
fourrager marchand, ce qui constitue une
particularité dans le cadre actuel de
la Politique Agricole Commune, puisque
le reste des fourrages est voué à l’autoconsommation
sans qu’ils soient l’objet
d’un soutien aussi ciblé que les autres
productions végétales. L’exception que
constitue le régime de la luzerne
déshydratée pourrait constituer une
référence et une tête de pont pour
l’ensemble des productions fourragères,
qui sont traditionnellement exclues des
réflexions sur la PAC.
Le rôle bénéfique de la luzerne dans
l’alimentation du bétail est largement
reconnu : les protéines sont pour
l’essentiel contenues dans les feuilles
où elles participent à la photosynthèse.
Les quatre coupes annuelles qui se
succèdent d’avril à octobre permettent
une production de 10 à 15 tonnes de
matière sèche/ha/an, et une production de
protéines de 2 à 3 tonnes/ha/an. Utilisée
majoritairement pour l’alimentation des
ruminants, la luzerne contribue de façon
substantielle à l’autonomie protéique des
élevages.
On sait également que les atouts
environnementaux de la culture des
oléagineux et des protéagineux, souventcités, (préservation de la biodiversité,
amélioration de la structure des sols, faible
utilisation d’intrants et contrepoids à la
monoculture céréalière), valent à fortiori
pour la luzerne.
En premier lieu, la luzerne a pour particularité
la fixation symbiotique de l’azote,
qui se produit au niveau des nodosités
racinaires et qui combine deux modes
d’alimentation avec d’une part la conversion
de l’azote atmosphérique en protéines
et d’autre part l’assimilation préférentielle
de l’azote minéral présent dans le sol.
Cette fixation symbiotique permet d’éviter
l’apport d’engrais azoté minéral. Or, cet
engrais est produit grâce à un déstockage
de carbone fossile. Ainsi, la fixation
symbiotique permet-elle de limiter la
production de gaz à effet de serre.
En second lieu, la luzerne est dotée d’un
système racinaire puissant qui lui permet
à la fois d’assimiler l’azote minéralisé
dans les différents horizons du sol mais
aussi de limiter les lessivages suite à
des conditions climatiques particulières.
Il s’agit par ailleurs d’une culture pérenne.
En hiver, la plante ne présente pas
de croissance végétative mais est dotée
d’un collet. La structure des plantes va
leur permettre de réduire très fortement
les écoulements d’eau de ruissellement,
limitant ainsi l’érosion des particules
de sol et l’entraînement d’effluents et de
différentes molécules vers les cours d’eau.
LE MARCHÉ MONDIAL DE LA LUZERNE EST ENTRÉ
DANS UNE ÈRE D'IMPORTANTES FLUCTUATIONS
• La luzerne est désormais au centre d'un système marchand. Pour bien le comprendre,
il est essentiel de saisir la logique et la finalité du système et des opérateurs qui le composent
et d'analyser les grandes tendances et le fonctionnement du commerce international
des matières premières.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, le monde des marchés économiques a connu des mutations profondes
et dramatiques : fin des empires coloniaux, développement du rôle des États, apparition de nouveaux
opérateurs, centralisation autour des grands marchés à terme..., des évènements qui ont bouleversé
le commerce des produits de base, agricoles et miniers.
La luzerne n'a pas échappé à ces révolutions. Tout récemment encore, depuis 2004, année particulièrement
houleuse, principalement en raison de l'irruption de la Chine dans le concert des grands opérateurs
du commerce mondial, les cours de la luzerne comme ceux de nombreuses autres matières premières
se sont promenés du plus haut au plus bas.
Dans le courant du premier semestre 2004, le soja était au plus haut, aux alentours de 10 $ le boisseau.
Six mois plus tard environ, en décembre, le cours était descendu à 5 $.
Pourquoi cette situation ? Lorsque, sur le marché mondial des protéines, essentiellement le soja,
les stocks de report sont minimaux et donc que le monde est sur le point d'en manquer, en toute logique
les prix montent. En 2004, la montée en puissance de la Chine a contribué à accentuer cette tendance
et à provoquer une flambée des cours.
Pour échapper à un prix trop élevé qui pénaliserait son économie, les Chinois ont décidé de modérer leurs
approvisionnements excessifs et ont bloqué des bateaux de soja en provenance du Brésil. Les cours se sont
alors naturellement réorientés à la baisse. C'est un "jeu" normal qui ne pouvait que présager une remontée
des cours. Et il suffit d'un été sec aux Etats Unis ou d'un climat défavorable en Amérique du Sud pour
qu'une tendance haussière s'accentue de façon rapide et considérable.
Ceci conduit à constater que le marché des protéines est particulièrement instable et d'une extrême
volatilité et, sur un tel marché, Il faut s'attendre en permanence à des fluctuations de forte amplitude.
Cette situation est préjudiciable aux opérateurs européens et français car, sur le marché à terme
du soja - qui se négocie à Chicago, Sao Paulo et Dalian - l'Europe n'a aucune influence.
Les aléas de l'offre et la demande les dépassent et ils ne peuvent que les constater et les subir.
• La France et l'Europe seront de plus en plus dépendantes du marché mondial
En conséquence, il est clair que la dépendance européenne et française vis-à-vis du marché va continuer
à s'aggraver : l'Europe, quoique étant le deuxième producteur de protéines dans le monde, va en manquer.
Or il en est des protéines comme des autres matières premières : l'indépendance européenne est un atout
économique majeur, d'autant plus nécessaire lorsque le marché a pour première caractéristique
son instabilité et son imprévisibilité.
Et la Chine, avec sa puissance en termes de consommation, ne pourra pas stabiliser le marché.
Devenu le premier triturateur mondial, elle produit annuellement 15 à 20 millions de tonnes de soja par an
mais en consomme le double. Parallèlement, du fait du développement urbain et de l'exode rural qui va de
pair, la Chine perd chaque année un million d'hectares de SAU ! Elle est donc très loin d'être autosuffisante.
C'est pourquoi les perspectives de demain ne seront pas différentes des constatations d'aujourd'hui.
Cet article a été rédigé d'après un entretien réalisé avec Philippe Chalmin, spécialiste reconnu des marchés mondiaux des matières premières
qu'il enseigne à l'Université Paris-Dauphine dans le cadre du DESS Affaires Internationales dont il est un des deux Professeurs responsables. |
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