Chez les espèces fourragères, on récolte
la biomasse primaire aérienne directement
issue de la photosynthèse qui se déroule
au sein du peuplement, à la différence
des espèces récoltées pour
leurs grains. La biomasse primaire dépend
du rayonnement disponible, de l'aptitude du peuplement
(ou du couvert) à intercepter le rayonnement
solaire et de son efficience à transformer
cette énergie solaire en produits carbonés.
Le rayonnement disponible varie d'un lieu à
l'autre, d'une année à l'autre mais
on ne peut rien pour le contrôler. Seule
une partie du rayonnement solaire est absorbée
par un couvert pour permettre la photosynthèse
et cette partie correspond à certaines
longueurs d'onde du spectre (essentiellement les
bleus et les rouges). Cette fraction photosynthétiquement
active du rayonnement solaire est constante quel
que soit le lieu.
L'aptitude du peuplement à intercepter
le rayonnement incident dépend de son indice
foliaire.
L'efficience de conversion du rayonnement en
produits carbonés est, elle, constante
au sein d'une espèce. La luzerne fait partie
des légumineuses qui ont une efficience
de conversion relativement basse, que l'on peut
pour partie expliquer par le coût métabolique
que représente la fixation de l'azote par
les nodosités des racines. Cette symbiose
avec Rhizobium meliloti représente un atout
agronomique majeur pour cette espèce. En
effet, elle permet de cultiver la luzerne sans
apport d'azote minéral. Les mécanismes
physiologiques de la fixation permettent en outre
à la plante d'absorber prioritairement
l'azote minéral si celui-ci est disponible,
faisant ainsi de la luzerne, un excellent piège
à nitrates.
Les variations de production de biomasse proviennent
donc essentiellement de la mise en place de l'appareil
foliaire, qui assure l'interception du rayonnement
photosynthétiquement actif. Cet appareil
foliaire est quantifié par l'indice foliaire.
Etablissement de l'indice
foliaire et conversion en matière sèche
L'indice foliaire est la surface de feuilles
par m2 de sol. En conditions agronomiques non
limitantes, cet indice évolue de façon
linéaire avec les sommes de température
reçues par les plantes à partir
de la coupe (graphique 1).
Ainsi, lors de températures moyennes faibles,
la reconstitution de l'indice foliaire sera lente
après une coupe et limitera la production
de biomasse. Ceci explique aussi les variations
entre les régions pour la rapidité
de la reconstitution du couvert. Il faut un indice
foliaire de 3 pour que le couvert intercepte 90%
du rayonnement incident.
La biomasse aérienne est reliée
de façon linéaire à la quantité
de rayonnement photosynthétiquement actif
absorbé par le couvert. Cependant, on note
une grande différence entre les coupes
de printemps et d'été et les coupes
d'automne. Pour une même quantité
de rayonnement absorbé par un couvert,
la biomasse aérienne produite est beaucoup
plus faible en automne (graphique 2). Ceci est
lié à l'accumulation importante
de réserves carbonées dans les racines
au cours de l'automne.
On observe peu de variation entre les variétés
disponibles en France pour la vitesse de mise
en place du couvert après une coupe. Les
seules sources de variation correspondent à
différentes classes de dormance. Les types
non dormants (qui ne présentent pas d'arrêt
de croissance en hiver) ont en général
une reconstitution du couvert plus rapide après
la coupe. Cependant, l'utilisation de ce matériel
est impossible dans les conditions agricoles françaises
en raison des risques de gel au cours de l'hiver.
Les marges de progrès sont donc faibles
au sein d'une classe de dormance donnée
et pour une région donnée, la gamme
de dormance que l'on peut utiliser sans risque
de disparition des plantes au cours de l'hiver
est relativement restreinte.
Il faut toutefois souligner que l'indice foliaire
peut être limité par d'autres facteurs
que la température. La présence
de parasites foliaires comme la verticilliose
ou l'anthracnose ou l'attaque de ravageurs animaux
vont limiter la quantité de feuilles disponibles.
La disparition de plantes sous l'effet de ces
mêmes champignons, sous l'effet des attaques
de nématodes ou avec le vieillissement
des luzernières va concourir à un
ralentissement de la reconstitution de la surface
foliaire après une coupe.
De la même façon, le manque d'eau
va ralentir la production de biomasse, en limitant
à la fois la restauration de l'indice foliaire
et l'efficience de conversion.
Croissance et qualité
La croissance de la plante se traduit par la
production de feuilles et de tiges, support mécanique
de ces feuilles. Pour une variété
donnée, le poids de tiges augmente plus
vite que le poids de feuilles au cours d'un cycle
de croissance. Cette évolution de la structure
se mesure par le rapport feuilles/tiges (graphique
3).
Ce rapport diminue selon une loi exponentielle
en fonction de la biomasse aérienne disponible.
L'évolution du rapport feuilles/tiges
a des conséquences importantes sur la qualité
du fourrage récolté. En effet, les
feuilles sont plus riches en protéines
que les tiges. Les tiges ont aussi une digestibilité
plus faible que les feuilles en relation avec
la teneur en parois cellulaires (mesurée
par la teneur en NDF, Neutral Detergent Fibre).
De plus, leur digestibilité évolue
négativement au cours de leur croissance
alors que la 'qualité' des feuilles reste
constante.
La teneur en protéines présente
une décroissance forte avec l'accumulation
de la matière sèche. On peut ainsi
passer d'une teneur moyenne en azote de 5% (31%
de protéines) avec une tonne de biomasse
à l'hectare à 3% (18,75% de protéines)
pour une coupe présentant 4 t/ha de biomasse
aérienne.
L'état hydrique des plantes va jouer un
rôle important sur la teneur en azote. Deux
processus antagonistes se déroulent simultanément.
D'une part, en réduisant la production
de biomasse, le stress hydrique contribuerait
à produire un fourrage plus riche en azote.
Mais, par ailleurs, le stress hydrique réduit
la fixation symbiotique, ce qui pénalise
fortement la teneur en azote. Ainsi, en cas de
stress hydrique, la production de fourrage est
moindre et plus pauvre en azote (graphique 4).
Pour une variété donnée,
le rapport feuilles/tiges est un bon indicateur
de la teneur en fibres et de la digestibilité
du fourrage. La réduction du pourcentage
de feuilles s'accompagne d'une plus grande teneur
en fibres et donc d'une digestibilité plus
faible. Cela est lié au fait que les tiges
ont une digestibilité qui évolue
négativement au cours de leur croissance
(graphique 5).
On peut, sur la base de ces différentes
relations, établir la liaison entre la
biomasse produite et sa digestibilité.
Avec l'augmentation de la biomasse aérienne
au cours d'un cycle, la digestibilité du
fourrage diminue (graphique 6).
Cette relation entre la croissance et la qualité
est un facteur essentiel de la gestion des calendriers
de coupes. Des coupes précoces vont permettre
de récolter du fourrage d'excellente qualité,
tant pour la teneur en protéines que pour
la digestibilité, mais la quantité
produite sera faible. Si on adopte un rythme de
coupes fréquentes, la quantité totale
de fourrages produite sur l'année sera
plus faible, car après chaque coupe il
faut que l'indice foliaire se reconstitue. Si,
à l'inverse, on adopte un rythme de coupes
lent, on récoltera une quantité
de fourrages plus importante mais de qualité
plus faible. La gestion des calendriers de coupes
permet ainsi d'optimiser la quantité et
la qualité de fourrage en fonction d'un
objectif au niveau d'une usine.
Structure et rôle
du compartiment racinaire
Le système racinaire se caractérise
par une racine pivotante très puissante
capable d'aller puiser l'eau et les éléments
nutritifs très profondément dans
le sol. Ces racines, et notamment les pivots,
représentent une biomasse importante (plusieurs
t/ha). Elles présentent des variations
de masse au cours des cycles, en particulier en
raison des phénomènes de respiration
et de mobilisation des réserves au cours
du redémarrage.
L'état des réserves racinaires
a des conséquences importantes sur la croissance
des parties aériennes, en particulier par
l'intermédiaire de l'azote qui peut être
mobilisé depuis les racines vers les parties
aériennes dans les premiers jours qui suivent
une coupe, c'est-à-dire durant la reconstitution
de l'indice foliaire.
Cette remobilisation d'azote est capitale pour
la croissance. L'apport d'azote minéral
ne modifie en rien ces fluctuations de la quantité
d'azote des racines (graphique 7). Il est impératif
que les cycles de coupe respectent cette remobilisation
de l'azote et le temps nécessaire à
leur reconstitution. Si on procède à
des coupes trop fréquentes, le système
racinaire s'appauvrit en azote remobilisable et
la repousse est alors plus faible. Cela conduit
à des productions plus faibles et des disparitions
de plantes.
Ce cycle d'accumulation et de remobilisation
vient justifier une ancienne pratique selon laquelle
il était nécessaire de laisser fleurir
une luzernière au moins une fois dans l'année.
Ces réserves azotées racinaires
ont une structure protéique particulière
avec trois polypeptides particuliers qui disparaissent
dans les 6 premiers jours après la coupe
avant d'être à nouveau accumulés.
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