Les particularités
biologiques de l'espèce
Les principales caractéristiques de la
luzerne aux yeux du sélectionneur sont
au nombre de trois.
C'est tout d'abord une espèce autotétraploïde.
Cela signifie que chaque chromosome se trouve
présent en quatre exemplaires dans le génome.
Ceci permet d'augmenter le nombre de combinaisons
alléliques mais aussi l'accumulation d'allèles
défavorables qui restent masqués.
En pratique, cela ralentit l'identification des
structures génétiques favorables
et donc le progrès génétique.
Il s'agit ensuite d'une plante à reproduction
allogame : les ovules d'une plante sont pollinisés
par le pollen d'une autre plante. Le transport
du pollen est assuré par des insectes pollinisateurs
- surtout des abeilles solitaires. En absence
de pollinisateur, ou si les fleurs sont peu attractives,
la production de graines est faible.
Enfin, il est impossible de contrôler les
croisements. En conséquence, les variétés
sont des populations synthétiques issues
de plusieurs générations de multiplication
de parents bien identifiés. Le nombre de
plantes parentales va définir la 'largeur'
de la base génétique. Il y a une
tendance actuelle à augmenter la base génétique
des variétés, en vue d'améliorer
leur adaptation à des conditions environnementales
variées.
En raison de ces particularités, les variétés
cultivées ont des structures génétiques
complexes. Toutes les plantes présentes
dans un peuplement de luzerne sont génétiquement
différentes les unes des autres. A l'opposé,
dans un peuplement de maïs ou de blé,
tous les individus sont semblables, soit tous
hybrides (maïs) soit tous homozygotes, c'est
à dire que l'on peut reproduire à
l'identique par autofécondation (blé).
Ressources génétiques
La condition préalable à toute
sélection est l'existence d'une diversité
génétique pour le caractère
que l'on cherche à améliorer au
sein de l'espèce.
La luzerne cultivée (Medicago sativa L.)
est une espèce fourragère pérenne,
originaire du Croissant Fertile (Moyen-Orient).
Elle fait partie d'un complexe d'espèces,
comprenant à la fois des types diploïdes
et des types tétraploïdes. A niveau
de ploïdie donné, ces espèces
sont inter-fertiles. En croisement, elles produisent
des plantes fertiles. Au niveau tétraploïde,
Medicago falcata est une espèce très
proche des luzernes cultivées. Elle se
caractérise par un port rampant, des fleurs
jaunes et des gousses en forme de faucille.
La luzerne cultivée a été
introduite en Europe de l'Ouest à l'occasion
des grands mouvements de conquêtes romaines,
puis arabes et "redécouverte"
pour sa production fourragère vers le XIVe
siècle. Elle a été introduite
plus récemment en Amérique du Nord
et en Amérique latine.
La diversité des conditions pédo-climatiques
ainsi que la diversité des courants de
migration dont sont issues les populations a permis
de générer au sein de l'espèce
une diversité génétique très
grande pour la plupart des caractères d'intérêt
agronomique.
Les groupes de diversité génétique
dont on dispose en Europe sont d'une part le matériel
"flamand" et d'autre part le matériel
"méditerranéen" dont les
types "Provence". Les types flamands
sont issus de l'introduction à partir des
populations sauvages de l'espèce falcata
de caractères d'adaptation comme la résistance
au froid. Une grande diversité existe aussi
dans du matériel très peu dormant
originaire du pourtour du bassin méditerranéen,
de la Péninsule arabique et du sous-continent
indien. Cependant ce matériel est une source
de diversité difficilement utilisable en
Europe de l'Ouest en raison de sa très
faible dormance automnale et donc de sa faible
pérennité.
Objectifs et critères
de sélection
Les objectifs de sélection en luzerne
répondent à l'attente des utilisateurs,
que ce soit pour un objectif de déshydratation
ou pour une utilisation à la ferme.
Production et répartition du rendement
La production de biomasse aérienne et
sa répartition sur l'année constituent
un objectif majeur de sélection. Cependant,
parce que le produit récolté est
directement issu du rendement de la photosynthèse
et que l'on peut difficilement allonger la période
de végétation, force est de constater
que les progrès sur le rendement en matière
sèche, hors des progrès dus à
l'amélioration de la résistance
aux maladies, sont faibles. L'évaluation
du potentiel de production de matière sèche
est conduite en couvert dense, dans des dispositifs
multi-locaux.
Adaptation au milieu
La tolérance aux contraintes physiques
du milieu passe d'abord par une adaptation de
la dormance du matériel génétique
au milieu. Cette gestion permet de trouver le
meilleur compromis entre la pérennité
et des croissances aussi précoces que possible
au printemps et après chaque coupe.
L'adaptation aux conditions de milieu passe aussi
par une bonne résistance à la verse.
Cet objectif a constitué depuis de nombreuses
années un objectif majeur de la sélection
française et européenne. La majorité
des variétés inscrites au catalogue
français présente une bonne tolérance
à la verse, même si celle-ci peut
être mise en défaut dans des conditions
particulièrement humides ou à la
faveur de récoltes tardives.
Tolérance aux maladies et parasites
C'est sans conteste le domaine où les
progrès génétiques ont été
les plus importants au cours des dernières
décennies. Les parasites pris en compte
sont d'une part des champignons, essentiellement
Verticillium albo-atrum et Colletotrichum trifolii
dans les zones nord ainsi que Phoma medicaginis
en zone sud. Un effort important et fructueux
a été conduit pour la résistance
au nématode des tiges (Dytilenchus dipsacii)
aboutissant à l'inscription de variétés
avec de bons niveaux de résistance au cours
des 5 dernières années. Enfin, plus
récemment, un effort de sélection
a été entrepris pour l'amélioration
de la tolérance au puceron du pois (Acyrthosiphum
pisum), qui peut dans certaines régions
affecter fortement la croissance des luzernières
en interaction avec l'alimentation hydrique. Pour
tous ces ravageurs, les tests sont conduits en
conditions contrôlées. Des sources
de résistance à ces différents
parasites ont été identifiées
dans les différentes populations disponibles
en collection.
Certains ravageurs ne sont pas pris en compte
en sélection, soit parce que leur impact
sur les luzernes est très limité
géographiquement, ou que les attaques sont
difficiles à reproduire. C'est en particulier
le cas du rhizoctone violet. On notera aussi que
certains ravageurs particulièrement virulents
sur d'autres zones de culture de la luzerne sont
absents ou sans conséquence néfaste
en Europe. C'est en particulier le cas de Corynebacterium
ou d'Aphanomyces euteiches.
La qualité des produits
La
luzerne constitue une source importante de protéines
végétales. La qualité du
fourrage a fait l'objet de travaux de sélection,
en vue d'une part d'augmenter la teneur en protéines,
et d'autre part d'améliorer la digestibilité
du fourrage qui est un frein à son incorporation
dans des rations pour ruminants à haute
performance. Pour ces deux caractères,
la sélection tient compte de la physiologie
de la plante, donc de la relation entre croissance
et valeur alimentaire. Cela a permis de montrer
que pour une production de matière sèche
donnée, il existe des différences
entre variétés pour la teneur en
protéines et pour la digestibilité
du fourrage. De plus, une grande variabilité
à l'intérieur des populations existe
pour ces caractères.
Les caractéristiques de valeur alimentaire
sont mesurées en laboratoire par des analyses
chimiques (teneurs en protéines et en fibres,
digestibilité enzymatique) et de plus en
plus par des prédictions obtenues à
partir de spectres collectés dans le proche
infrarouge. Des équations de prédiction
sont alors préalablement établies,
qui permettent de relier l'absorbance à
certaines longueurs d'ondes avec des caractéristiques
biochimiques ou d'utilisation. Le développement
d'équations de prédiction dans le
proche infrarouge permet d'augmenter le nombre
d'échantillons analysés.
L'appétibilité de la luzerne a
toujours été considérée
comme bonne. Cependant, la structure des tiges,
et notamment leur grosseur, peut conditionner
la consommation en foin par les petits ruminants
(ovins, caprins). Dans ce cadre, des variétés
à tiges fines ont été sélectionnées,
avec des difficultés de maintenir en même
temps une bonne résistance à la
verse. On a récemment pu montrer qu'il
n'existait pas de relation entre la grosseur des
tiges et la digestibilité, ni d'ailleurs
entre la digestibilité et la résistance
à la verse.
La production de semences
La production de semences ne fait pas partie
intégrante de la valeur agronomique des
variétés. Pourtant, elle constitue
une condition impérative à la diffusion
du progrès génétique. En
effet, elle conditionne la mise en vente des semences
à des prix compétitifs.
Autres critères
D'autres caractères, qui pourraient présenter
un intérêt en sélection, sont
peu voire pas pris en compte en Europe.
Parmi ces caractères, on peut tout d'abord
citer l'adaptation au pâturage. Cette adaptation
recouvre deux aspects que sont : 1) la tolérance
des plantes à être consommées
directement par les animaux et à supporter
le piétinement ; 2) la gestion du risque
lié à la météorisation.
Ce second point passe pour partie par la sélection
de génotypes avec une dégradation
plus lente de la matière sèche et
des protéines mais surtout par une gestion
du pâturage. En revanche, la tolérance
à l'arrachement et au piétinement
repose sur une modification de la structure des
plantes et la recherche de génotypes ayant
un port plus prostré.
L'aptitude à l'association avec des graminées
ne fait guère l'objet de sélection.
La valeur agronomique d'une association repose
avant tout sur les pratiques agronomiques appliquées
à ces associations.
La tolérance à la sécheresse
et aux stress abiotiques (pH bas, sel) font l'objet
de travaux de recherche dans différents
laboratoires de recherche en réponse à
des contraintes environnementales très
fortes dans certaines régions du globe.
Il n'y a pas de travaux directs sur ces points
en France. La mesure du rendement, de la qualité
et de la pérennité dans des réseaux
d'essais donne une information générale
sur l'adaptation à une large gamme de contraintes
environnementales.
Les méthodes
de sélection
Les variétés que l'on met sur
le marché sont issues d'un polycross d'intercroisement
entre des plantes ou des familles de plantes sélectionnées
pour les critères présentés
précédemment. Ce polycross est ensuite
suivi de trois générations de multiplication
de semences avant de parvenir à la semence
commerciale.
La
spécificité des espèces allogames
où l'on cultive en couvert dense des variétés
à base génétique large est
que l'on doit sélectionner des individus
dont les descendants, après différentes
générations de multiplication, devront
présenter une bonne valeur agronomique
en peuplement dense. Ceci signifie que la sélection
et l'évaluation des plantes (ou familles
de plantes) parentales doivent être effectuées
en plantes isolées, avec des critères
permettant de prédire le comportement en
couvert dense. Les descendances de ces plantes
seront alors testées en parcelles denses
de petite taille (micro-parcelles), puis les meilleures
descendances ou familles feront l'objet d'une
évaluation en parcelles plus grandes et
dans un dispositif comportant plusieurs lieux.
La luzerne étant une espèce pérenne,
avec de multiples coupes annuelles, tous ces dispositifs
font l'objet de plusieurs récoltes annuelles
et cela sur plusieurs années (en général,
l'année d'implantation plus deux ans).
Les conséquences de cette démarche
sont en premier lieu le grand nombre d'années
pour aboutir à la création de nouvelles
variétés. D'autre part, les progrès
sont d'autant plus rapides qu'il existe une relation
solide entre l'expression du caractère
en plantes isolées et l'expression en peuplement.
C'est le cas pour la résistance à
la verse, ou pour la résistance aux maladies
évaluée en conditions contrôlées.
Quand la relation est plus vague, soit par un
effet de la densité sur l'expression du
caractère, soit par l'imprécision
de la mesure quand elle est réalisée
sur des plantes individuelles, les progrès
génétiques sont plus lents.
Apports potentiels des
biotechnologies
L'émergence des biotechnologies conduit
à s'intéresser aux possibilités
de les mettre en œuvre sur la luzerne et
aux difficultés que cela comporte.
Il faut distinguer deux grandes catégories
de technologies susceptibles de faire évoluer
la sélection de la luzerne : les techniques
de marquage et les techniques s'appuyant sur la
culture in vitro, même si, à ce jour,
peu ont eu une application effective sur la luzerne.
Le marquage moléculaire consiste, à
l'aide de différentes techniques, à
analyser la structure de l'ADN du noyau ou des
organites cellulaires (mitochondries ou chloroplastes).
La caractérisation de la structure de l'ADN
peut permettre d'identifier des différences
entre variétés, ou des différences
de fréquences de certains fragments. Ces
différences peuvent permettre de caractériser
des variétés et ainsi de conforter
l'identification des variétés. La
connaissance de la structure du génome
nucléaire et l'établissement de
cartes génétiques peut permettre
de définir des zones du génome impliquées
dans le contrôle de tel ou tel caractère
d'intérêt agronomique. Cela aboutit
soit à la définition de marqueurs
de caractères sous contrôle simple,
soit à la connaissance de zones du génome
qui interviennent dans le contrôle de caractères
agronomiques complexes. Dans les deux cas, ces
connaissances peuvent aboutir à une sélection
assistée par marqueurs. Ceci signifie que
sur la base des marqueurs nucléaires, on
peut sélectionner les individus qui ont
les meilleures chances de présenter une
bonne valeur agronomique. Ceci est particulièrement
intéressant dans la mesure où cela
permet de faire abstraction des conditions du
milieu. Cependant, dans le cas de la luzerne,
l'état tétraploïde du génome
rend l'identification de marqueurs plus difficiles.
La culture in vitro permet de faire croître
un certain nombre de structures cellulaires en
milieu artificiel gélosé. Elle permet
tout d'abord de reproduire à l'identique
des génotypes particuliers. On peut ainsi
conserver sous forme de boutures les plantes parentales
de polycross d'origine de variétés.
On peut aussi valoriser l'aptitude de la luzerne
à produire des embryons à partir
d'une seule cellule en culture in vitro. Ces embryons
'somatiques' sont des copies conformes de la plante
de départ. Des travaux ont été
conduits dans plusieurs laboratoires pour utiliser
ces embryons somatiques comme semences et pour
ainsi valoriser des combinaisons génétiques
particulièrement intéressantes.
Cependant, ces deux voies ont donné peu
de résultats dans la pratique en raison
des coûts que cela occasionne.
La transformation par transfert indirect de gènes
étrangers permet la création d'organismes
génétiquement modifiés. La
luzerne, parce qu'elle est sensible à Agrobacterium
tumefaciens peut être transformée
génétiquement. De plus, son aptitude
à l'embryogenèse somatique, permet
de régénérer avec une certaine
facilité des plantes transformées,
même si un petit nombre de génotypes
se prêtent avec succès à cette
méthodologie. Dans la pratique, peu d'OGM
de luzerne ont été effectivement
obtenus et testés. La plupart l'ont été
à des fins de recherche, en particulier
pour l'étude de la fixation symbiotique,
et dans des conditions très contrôlées.
Les seuls OGM ayant fait l'objet de tests au champ
en Amérique du Nord portaient sur la résistance
à un herbicide total et sur une amélioration
de la résistance au froid. Pourtant les
possibilités sont multiples, tant en ce
qui concerne la qualité que la résistance
aux maladies ou l'utilisation de la luzerne à
des fins de production d'enzymes industrielles.
L'acceptation par le marché des OGM est
particulièrement faible en ce moment en
Europe, et les produits existants n'apportent
pas de progrès susceptibles de vaincre
ce frein. De plus, il existe en France et en Europe
des populations naturelles sauvages compatibles
avec la luzerne cultivée ainsi que de nombreuses
populations échappées de culture
(bords de route). La culture d'OGM entraînerait
une dissémination rapide des transgènes
dans ces populations avec les risques que cela
comporte. En conséquence, il n'existe aucun
produit OGM qui fasse l'objet d'études
au champ en France ou en Europe
L'inscription au catalogue et les variétés
disponibles sur le marché
Quand une population synthétique particulièrement
intéressante a été identifiée,
elle fait alors l'objet d'une évaluation
dans les réseaux officiels en vue de l'inscription
au Catalogue Officiel. Ces évaluations
sont conduites sous le contrôle du GEVES
(Groupe d'Etude des Variétés Et
des Semences), l'inscription étant proposée
par le CTPS (Comité Technique Permanent
de la Sélection). Les évaluations
sont faites sur un ensemble de caractères
agronomiques permettant d'assurer un progrès
au bénéfice des agriculteurs utilisateurs.
Pour pouvoir être inscrite, une variété
doit présenter un progrès global
par rapport aux témoins. De plus, les nouvelles
variétés doivent satisfaire aux
critères de la DHS (Distinction, Homogénéité,
Stabilité) qui permettent de garantir que
la nouvelle obtention est différente des
variétés déjà existantes,
qu'elle a une valeur stable dans le temps et qu'elle
présente une homogénéité
génétique compatible avec son utilisation
et son maintien.
Le tableau ci-contre présente les caractéristiques
agronomiques des différentes variétés
de luzerne inscrites en France.
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